Cycle 1

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Chapitre neuf : Le rat des villes


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Le gamin ne cessait de répéter « Tête » en pointant la sienne avec son index gauche. S avait beau lui dire de s'expliquer, il continuait de dire ce mot inlassablement. Le ton de sa voix n'était ni agressif, ni terrifié. Au contraire, il était calme et posé comme si les récents événements n'avaient aucune prise sur lui. S détestait cela. Les fédéraux n'allaient sûrement plus tarder à leur envoyer la cavalerie avec des voitures munies de mitrailleuses et des hélicoptères équipés de lance-roquettes. Ils n'avaient pas hésité à faire feu en plein centre ville la dernière fois. À présent que le jour était levé, ils faisaient une cible encore plus facile à abattre. Et tout cela, au lieu d'affoler l'enfant comme tout être normal qui aurait vécu la même journée qu'eux, semblait ne pas le concerner.
Alors que sa Vectra était parvenue à quitter Dakota 5 en battant au passage le record de traversée de la ville en conduite survoltée, il sentit l'énervement prendre le dessus. Il cria à l'enfant de cesser de répéter « Tête ». Il lui fallait réfléchir à trente-six choses à la fois. Il venait de perdre sa mère, on cherchait à le tuer et ses ennemis devaient être juste derrière eux. Il lui fallait un minimum de calme ce que le gamin ne semblait pas vouloir lui accorder. Il crut avoir gagné cette dérisoire bataille lorsque son passager lui dit « Rat ». S fut alors foudroyé par une avalanche d'électricité. Ses neurones venaient de déchiffrer l'énigme. Et comme par enchantement son véhicule venait justement d'atteindre un croisement autoroutier. Soit il continuait plein sud ou soit il retournait à New City 4. Sans hésiter, il continua tout droit. Il devait rendre une visite surprise à un vieil ami.

Le calme revenait doucement au Bridge Hospital. Le tumulte avait été inhabituel pour un hôpital de cette taille. Jamais auparavant, il n'y avait eu une explosion si grave à Dakota 5 avec autant de morts et de blessés. On en dénombrait douze et quatorze blessés dont six très grièvement. À cela, s'ajoutaient les autres blessés qui avaient été envoyés dans d'autres hôpitaux, celui-ci étant débordé. Mais, ce n'était pas tout, plusieurs agents fédéraux avaient été diligentés sur place pour observer et garder les cadavres des victimes. Le personnel urgentiste commençait, d'ailleurs, à trouver cela plus que suspect. Pourquoi des agents fédéraux avaient-ils été envoyés ? La nature de l'explosion était-elle plus grave que ce que disait les journaux télé ? L'ambiance devenait de plus en plus lourde. Les infirmières passaient devant les agents en les questionnant du regard. Certains médecins tentèrent d'ouvrir un improbable dialogue. Rien ne filtra.
Petersen s'était, quant à lui, installé dans le couloir qui longeait la chambre dans laquelle il croyait avoir repéré Rachel Mac Coy. Il n'avait pas pu vérifier car les agents ne l'autorisaient toujours pas à pénétrer à l'intérieur. Il avait beau leur montrer sa carte de police et leur dire qu'il s'agissait juste d'une simple vérification de routine, ils ne voulaient rien savoir. L'entêtement légendaire des fédéraux. Il ne lui restait plus qu'à prendre son mal en patiente.
Après plus d'une heure, les agents s'agitèrent. Un de ceux postés devant la chambre se dirigea précipitamment à l'entrée de l'hôpital. Discrètement, Petersen l'accompagna. Il vit un homme d'une cinquantaine d'années entouré de deux autres agents faire irruption dans le service des urgences. Il devait s'agir du chef des fédéraux, estima l'inspecteur. Il n'était pas très grand et il ne semblait pas plus dangereux qu'un vulgaire rond de cuir. Pourtant, quand il scruta autour de lui et que son regard croisa celui de Petersen, ce dernier ressentit un curieux frisson l'envahir. Comme s'il savait quelque chose le concernant.
Les fédéraux dirigèrent ensuite l'homme devant la porte de la chambre de Rachel Mac Coy. Il entra et souleva le drap blanc qui recouvrait le corps. Petersen, qui suivait la scène d'un peu plus loin, vit un visage calciné, impossible pour lui à identifier. Néanmoins, le chef des fédéraux semblait, lui, satisfait. Il hocha la tête et remit le drap à sa place. Il quitta la pièce et se dirigea vers Petersen. Celui-ci, surpris, hésita entre fuir ou rester. Finalement, il n'eut pas le temps de choisir.
  • Inspecteur Petersen, je présume, laissez-moi me présenter, James Gambers, FBI, ils se serrèrent la main. Je suis sincèrement désolé si mes hommes vous ont un peu malmené, mais nous sommes sur une enquête délicate.
  • Je, je comprends, Petersen avait du mal à se ressaisir. Je souhaitais juste procéder à une identification. Je suis, moi-même sur une enquête délicate et je recherchais une personne…
  • Je sais qui vous recherchez, le ton de Gambers changea, il devint brusquement menaçant. Oubliez-la. Comme je viens de vous le dire, notre enquête est très importante et je ne pense pas que votre patron aimerait vous voir dans nos pattes, je me trompe ?
  • Je ne pense pas qu'il vous appartienne de me dire ce que je dois faire.
  • Bien sûr, Gambers sourit. En tout cas, je me permets de vous donner ce conseil. Abandonner. Il se retourna et ajouta en partant. Au fait, qu'est devenu votre jeune collègue, Davis, c'est ça ?
Gambers ne poursuivit pas la conversation et retrouva ses agents. Ils se regroupèrent vers le hall d'entrée. Deux d'entre eux récupérèrent la civière sur laquelle reposait le corps et l'emmenèrent à l'extérieur. Le personnel de l'hôpital observa la scène, interrogatif, tandis que Gambers signait quelques papiers à l'accueil. Tout cela devait avoir un semblant de sérieux et d'officiel. Petersen prit son portable et contacta le poste. Il demanda des nouvelles de Davis. L'opérateur fut surpris de la question de l'inspecteur. Il pensait, en effet, que ce dernier savait déjà que le jeune policier avait été tué lors de sa dernière patrouille. Petersen raccrocha.

Gigantesque monstre urbain de près de vingt millions d'habitants, New City 4 est un vrai paradis pour tous les loosers, criminels et tous les recherchés du pays. Malheureusement, quand on a une puce implantée dans le cerveau, où qu'on aille et quoi qu'on fasse, il est toujours possible d'être retrouvé. S avait réussi à gagner un peu de temps sur les fédéraux en conduisant très dangereusement entre Dakota 5 et New City 4, mais il ne faisait guère d'illusion. Tant que le gamin avait cette fichue puce dans le crâne, ils ne seraient jamais tranquilles.
Les fédéraux ne réussirent pas à mettre sur place des barrages à l'entrée de la ville, S roulait, en effet, trop vite. Celui-ci gara sa Vectra dans un quartier très peu fréquentable, en bordure est de New City, le Downerside. C'était le quartier des migrants portoricains de la quatrième vague. Arrivés après la dernière grande récession, ils avaient permis à la ville de disposer d'une main d'œuvre bon marché alors que les bras commençaient à manquer dans le bâtiment. Bon nombre d'émigrants s'étaient engagés dans l'armée et étaient morts au combat. Il en fallait d'autres pour s'occuper des basses besognes comme construire des bureaux pour les nouvelles entreprises.
Mais ce n'était pas pour ces considérations ethniques que S prit cette direction. Il devait voir un vieil ami à lui, le Rat. En fait d'ami, il s'agissait plus d'une relation professionnelle. Ancien technicien high-tech dans une grosse boîte du centre ville, le Rat avait été licencié pour raison économique. La spirale maudite se déclencha, divorce, huissiers, expropriation, pension alimentaire, dettes… Le Rat se retrouva à la rue avec les avocats de sa femme aux fesses. Il devait payer. Son ex-femme engagea S pour le retrouver ce qu'il fit assez facilement d'ailleurs. Et là, sans vraiment savoir pourquoi, l'histoire du Rat le toucha et il le laissa caché dans les égouts sous le Downerside. Bien sûr, il avait eu droit à une petite compensation. Brillant ingénieur, le Rat aidait de temps en temps S dans ses recherches.
Aujourd'hui, S avait vraiment besoin du Rat, il fallait qu'il ôte au gamin la puce que lui avaient implantée les fédéraux après l'explosion. Le chasseur de primes et son protégé descendirent donc dans les sous-sols de la ville en espérant que les parois empêcheraient les ondes de les repérer. Une fois descendus, ils furent agressés par toutes les odeurs habituelles des égouts. Comme à son habitude, le gamin ne dit rien et ne montra aucun signe de gêne. Ils avancèrent lentement, les pieds baignant dans des eaux usées dont on imagine très bien le contenu. Rien de très appétissant. Quelques vrais rats longeaient les murs et remarquèrent à peine les deux visiteurs. S sortit une lampe torche car la lumière se faisait de plus en plus rare. Éclairant de gauche à droite, puis de droite à gauche, il lui semblait que les parois se rapprochaient les unes des autres comme pour former un minuscule trou de souris à l'extrémité. S avait toujours été un peu claustrophobe, mais il avait toujours su gérer ce problème. Néanmoins, le risque d'être prochainement tué accentuait son stress.
Ils s'enfoncèrent dans l'obscurité et les mauvaises odeurs, descendirent plusieurs échelles et passerelles. Ils devaient se trouvaient à une bonne dizaine de mètres en dessous du sol lorsque S reconnut le secteur du Rat. Il l'appela tout haut tout en dégainant son beam laser. Le gamin se rapprocha de lui.
  • S, c'est toi, répondit le Rat après plusieurs appels ?
  • Non, c'est le pape, imbécile !
Le Rat surgit d'un croisement entre deux tunnels. Muni d'un casque surplombé d'une lampe, il ressemblait à un mineur. Ses grosses lunettes et sa petite taille ne faisait pas de lui un homme très dangereux, au contraire. Sa voix tremblotante ressemblait à celle d'un pré adolescent n'ayant pas encore mué et qui est amoureux de la plus belle fille du lycée. Bref, il n'avait rien d'un homme capable d'affronter une ex-femme cupide munie de ses avocats.
  • Combien de fois je t'ai déjà dit de ne pas répondre comme ça, tu devrais au moins sortir ton arme ! Un de ces jours, tu vas finir par te faire pincer, prévint S.
  • Je sais, je sais, mais j'ai toujours du mal avec les armes. Oh, mais je vois que tu n'es pas tout seul. Bonjour petit, comment tu t'appelles ?
  • Il n'a pas de nom.
  • Comment ça, il n'a pas de nom ? Mais tout le monde a un nom, même toi S tu as un nom, même si S ça fait bizarre comme nom, en tout cas…
  • Écoute, on n'a pas le temps de discuter ! Tu as toujours ton matos pour les puces traçantes ?
  • Oui, c'est pourquoi faire ? Tu dois l'utiliser sur quoi ?
  • Sur lui.



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mercredi 9 octobre 2013 - Webmestre : Sylvie Blas