Cycle 4

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Chapitre trois : L'Abîme (2e partie) 


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Ce devait être, au départ, une bonne journée. Il faisait beau. Le ciel était d'un bleu éclatant et les températures n'excédaient pas les 22 degrés en plein soleil. Le temps idéal pour aller pique-niquer en famille. Henry Daton avait pris sa journée et sa femme, Suzanne, en fit de même. Quant à leur fils, Frederic, il sécha l'école avec leur permission. Rien de tel qu'une petite sortie en famille dans l'improvisation la plus totale, aimait à penser Monsieur Daton. Pendant que les milliers d'habitants de la ville allaient travailler, lui et sa famille seraient assis sur le gazon bien sec du parc urbain en train de grignoter des sandwichs au beurre de cacahuète et au jambon-fromage badigeonnés de mayonnaise. C'était ça la vie pour lui. Selon Henry, il fallait savoir profiter de chaque instant. Ne pas attendre ses soixante dix ans pour dépenser le minuscule pécule économisé durant une modeste vie de privation et de frustration. La vie c'était tout de suite et maintenant. Quitte à faire quelques folies comme le 4x4 ou l'écran vidéo-transparent. Suzanne partageait son point de vue. Elle aussi aimait vivre dans l'instant sans faire trop attention. Leurs amis les trouvaient parfois excessifs et déraisonnables, mais, dans l'ensemble, ils s'en sortaient plutôt bien avec pas plus de crédits que la moyenne des Américains. De toute façon, il fallait s'endetter pour faire tourner la machine économique ne cessait de répéter le gouvernement. S'endetter était patriotique. Encore une bonne raison pour en profiter.
Arrivés au parc, Frédéric se mit à courir, à sauter et à s'imaginer être The Knight, son superhéros préféré. Jetant à ses ennemis ses boomerangs magnétiques et balançant des uppercuts surpuissants, Fred semblait invincible aux yeux de ses parents qui s'amusaient de voir leur fils de 11 ans jouer ainsi. Le parc était quasi-désert, la pause du midi n'avait pas encore commencé et la horde des cadres dynamiques n'avaient pas encore prit leurs encas accompagnés de leurs boissons survitaminés afin de masquer les effets d'un travail acharné. Henry caressa le visage de sa femme en repensant à tous ces robots dont il faisait tout pour ne pas ressembler sans y parvenir totalement. Après tout, lui aussi regardait la télé, lui aussi s'amusait avec des jeux vidéos sur le Net, lui aussi payait ses impôts tout en sachant que le gouvernement utilisait son argent pour mener une guerre quelque part contre des narco-terroristes. Il savait tout ça et il l'acceptait comme les autres robots. Cependant, au fond de lui, une petite lueur d'indépendance brillait. Une petite sensation, indéfinissable, ne le quittait pas depuis son adolescence. Il ne pouvait pas être comme les autres, non, pas lui. La vie ne pouvait pas lui offrir le minimum. Il devait avoir quelque chose de plus que les autres, lui, Henry Daton. Et tant pis pour la modestie.
Un peu après 14 heures, et tandis que Frédéric somnolait paisiblement grâce à la digestion, Henry leur proposa d'aller au cinéma pour voir le dernier épisode des aventures du Harricot Vert magique contre les Tomates tueuses. Scénario improbable, effets spéciaux numériques dernier cri, acteurs issus de la télé, bref un monument du septième art idéal pour une famille américaine moyenne qui veut prendre du bon temps.
  • Mais attention Frédéric, dit Suzanne à son fils à peine installé à l'arrière du 4x4, pas trop de pop-corn, d'accord ?
  • Oui maman, répondit mécaniquement le jeune garçon.
Ce fut la dernière conversation avant l'accident.

  • Mais il pourra marcher docteur ?
  • Oui il marchera, il pourra même courir, mais sur de petites distances.
  • Comment ça des petites distances ?
  • Ecoutez monsieur Daton, je comprends votre réaction à vous et à votre femme.
  • Mais quoi alors bon sang ! Vous nous avez dit hier qu'il pourrait bientôt marcher et sortir d'ici.
  • Oui, mais vous devez aussi comprendre que même si son corps n'a subi aucun traumatisme grave, les dégâts au cerveau vont freiner certaines de ses capacités physiques.
  • Comme quoi ?
  • Il sera plus lent et aura plus de difficultés pour réaliser certaines tâches qui demandent de la précision. Et il pourra s'épuiser plus facilement que la normale.
  • Et tout ça sera permanent ?
  • Je le crains fort madame. Il pourra peut-être reprendre des forces, mais cela lui demandera beaucoup de courage et de patience. Je vais vous donner les coordonnées d'un centre qui s'occupe de personnes comme lui. Ils ont eu d'excellents résultats avec certains patients.
Alors que le docteur s'éloigna pour aller chercher les coordonnées du centre en question, Henry et Suzanne se remirent derrière la glace afin de regarder leur fils qui dormait sur le lit de sa chambre d'hôpital. Jamais ils n'oublieraient cette image de leur fils allongé avec des bandages autour de sa tête. Il avait passé quatre jours dans le coma suite à l'accident. Son cerveau se déplaça à l'intérieur de la boîte crânienne à cause du choc causant des dégâts sévères à celui-ci. Frédéric ne pourrait jamais apprendre de langue étrangère ni faire de grandes études. Ses facultés mentales ne seraient jamais totalement remises. Et pour la première fois dans sa vie, Henry Daton regretta d'avoir quelque chose en plus que les autres robots lobotomisés à la pub et au coca.
  • Tout est ma faute, dit-il.
  • Non, c'est pas ta faute. C'est cet enfoiré de chauffard qui a déboulé sans faire attention. Le feu était vert, c'était à nous de passer. Pas à lui. Pas à lui, répéta Suzanne dans un sanglot en regardant son fils toujours endormi.

  • Ca ne va pas, Fred ? Pourquoi pleurer ?
  • Pourquoi vous me montrez ça ?
  • Mais, c'est ta vie Fred. Elle ne te plaît pas ta vie ?
  • Enlevez ça ! Enlevez ces images de ma tête.

Fred se retrouva plongé des années en arrière. Stamford, centre en Virginie pour des personnes souffrant d'atteintes partielles ou majeures au cerveau. Frédéric fut pris en charge par une jeune équipe de psychologues, d'éducateur en locomotion, d'orthophonistes et d'autres médecins aux spécialités au nom difficile à retenir. Au début, ses parents vinrent le voir tous les jours, puis seulement une fois par semaine, puis par mois. Tout cela leur coûtait trop cher selon eux. Mais, en fait, tous les frais étaient pris en charge par l'Etat de Virginie qui, dans le cadre d'un plan de recherches publiques, finançait les travaux sur ce type de patients. En réalité, les parents de Frédéric ne pouvaient pas supporter de voir leur enfant dans cet état. Cela ne collait pas dans leur vision de la vie de famille. En tout cas, plus maintenant.

  • Et pourtant, Fred, tu t'es battu pour eux. Tu t'es surpassé pour reprendre le dessus. Tu as réussi à surmontés tes difficultés. Tu as fait de ton corps une véritable forteresse. Regarde tes muscles, comme tu es fort à présent.
  • Arrêtez, s'il vous plaît.
  • Et voilà comment ils t'ont remercié !
  • Et toi, comment tu m'as remercié ?
  • Al ? C'est toi ? Mais tu es mort. S t'as tué.
  • Bien sûr qu'il m'a tué ! Et toi tu l'as laissé faire ! Tu ne l'as pas arrêté.
  • Mais le méchant te possédait ! Tu avais une drôle de voix.
  • Et alors ? T'as rien fait ! C'est toi qui m'a tué ! Sale traître ! Après tout ce que j'ai fait pour toi ! Tu m'as abandonné !
  • Non, c'est pas vrai je…
  • Et tu ne m'as même pas enterré ! Je suis toujours là-bas ! T'imagine ça, Fred ! Mon corps en train de pourrir ! Dévoré par des milliers d'insectes, de charognards ! C'est ta faute ! Tout est de ta faute !
  • Non, c'est pas moi, NON !
  • Tu as raison Fred, ce n'est pas ta faute.
  • Vous, mais qui êtes-vous à la fin.
  • Moi, je suis ton ami. Ton seul ami désormais. En fait tu dois m'écouter. Tu veux que tout redeviennes comme avant ? Comme avant la mort d'Al ? Comme avant l'accident ? Tu veux être un vrai homme ?
  • Oui !
  • Alors regarde là-bas, tu le reconnais ?
  • Oui !
Devant Fred se tenait le garçon. Il lui souriait en lui faisant signe.
  • Regarde-le, Fred. Regarde comme il se moque de toi, poursuivit la voix. Après tout ce qui t'es arrivé depuis que tu l'as rencontré, il ose encore rire. Il faut le faire taire à présent. Tu dois agir ! Venge Al, venge-toi ! !
  • Oui !
  • Venge-toi de la vie qui t'as fait comme tu es !
  • Oui ! Il faut tuer l'enfant !



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