La Ligne d'Apocalypse

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Episode 1 : De chair et de sang


Il savait que c'était faux. Cette mission n'était ni facile, ni de la simple reconnaissance. Seulement un suicide militaire, ni plus ni moins. Vous voulez repérer l'ennemi ? Simple ! Envoyer quelques lampistes, pas trop mal armés, dans la gueule du loup ! Angus connaissait cela par cœur. On envoie de la chair, les satellites repèrent les mouvements de troupes adverses et on attend. Une fois l'escouade éliminée, on balance la purée. On appelait ça le napalm dans les années 60, maintenant, c'est plus élaboré. Bombe à effet sonore de masse. Bombe chimique tri-phasique. Bombe à fragmentation multicellulaire. Un vrai dictionnaire militaire à usage vachement réel. Mais malgré cette débauche linguistique, l'armée américaine pataugeait dans cette guerre depuis des années. C'était pas la pire guerre du pays, mais avec le contexte économique désastreux et les émeutes raciales des latinos, la question n'était plus " quand nos boys vont-ils gagner ?" mais plutôt " quand allaient-ils rentrer ? ". Heureusement pour l'armée, le président ne s'en était toujours pas rendu compte malgré tous les efforts de ses conseillers en tout genre. Il martelait sans arrêt que la guerre contre les terroristes-dealers de drogue restait la priorité du pays.

Mais toute cette mélasse médiatico-politique était à des années lumières d'Angus. Pour l'instant, seul lui importait de sortir de cette forêt infectée d'ennemis, de mines, de pièges et de recrues américaines qui seraient davantage à leur place sur les bancs d'une université. Le lieutenant Davis, par exemple. Jeune afro-américain de près de deux mètres de haut, tiraillé par la trouille qui parlait sans cesse des petits plats préparés par sa grand-mère. Il n'avait rien à faire là, surtout, qu'avec sa taille, il n'était pas le plus indiqué pour une mission de reconnaissance. Mais ça, le commandant Strurges n'en avait rien à foutre. Pour lui la guerre, c'était une question de volonté, de couilles, de tripes, pas une question de taille. Si seulement il avait été sur le terrain, il aurait peut-être compris. Quoiqu'un incompétent, même sur le terrain, reste un incompétent.

  • Passe-moi la radio Davis !
  • Pour quoi faire ?
  • On va faire demi-tour.
  • Mais chef…
  • Je sais, mais il n'y a personne ici et je ne tiens pas à m'enfoncer dans cette forêt de merde davantage.
  • Ils vont…
  • Passe-moi la radio !

Angus prit l'appareil et expliqua la situation à l'employé préposé aux communications. Celui-ci fit mine de le comprendre avant de rappeler les ordres et la mission. Ils devaient repérer l'ennemi.

  • Eh bien, venez ici avec vos avions et balancez-leur des bombes, vous les verrez vos putains d'ennemis et en plus vous pourrez même les voir courir en train de cramer, vous verrez c'est super marrant !

Le préposé n'apprécia guère la réflexion du soldat pourtant bien plus expérimenté que lui en observation du cramage d'ennemis et il coupa la communication sans avertissement. Angus comprit que lui et les siens étaient seuls et qu'ils n'étaient pas soutenus. Bref que c'était vraiment la guerre au cas où il l'aurait oublié. Abandonnés en pleine forêt amazonienne avec probablement des centaines de toxicos-soldats modifiés aux emphets à leurs basques, leurs chances étaient plus que minces. Ils reprirent néanmoins leur route en prenant bien soin de vérifier leurs armes et leurs équipements. Ils avancèrent par groupe de deux, à une cadence de trois pas. Un coup d'œil à chaque direction en observant bien le sol pour y dénicher un piège, une mine ou un ennemi recouvert de feuilles et de branches prêt à vous sauter à la gorge avec son couteau. Les arbres offraient de bonnes cachettes et ils s'y réfugiaient aussi souvent que possible. Cela faisait des heures qu'ils marchaient sans le moindre mouvement ennemi. Ca en devenait inquiétant. Chaque bruit, chaque cri d'oiseau faisait sursauter Davis qui se crispait sur son arme systématiquement. La tension devenait de plus en plus insupportable et ils avaient tous envie de crier et de repartir en arrière.

Après un certain temps d'errements, guidés uniquement par la boussole made in Uncle Sam, les six militaires remarquèrent ce qui semblait être un campement ennemi. Trois cabanes, un reste de feu de camps et quelques caisses en bois. " Ils nous prennent vraiment pour des cons ou quoi ? " songea Angus. Ce dernier fit signe à ses camarades de se regrouper.

  • On y va, demanda Mills, le casse-cou ?
  • Oui, bien sûr, et je vous parie qu'après dix secondes ils vont arriver en masse et nous massacrer. D'autres remarques à la con ?

Silence contraint.

  • Radio !
  • On devrait peut-être ?
  • Radio Davis !
  • Et les ordres alors ?
  • Les ordres ? Qui est le supérieur ici Mills ? Vous ou moi ? JE suis le plus gradé ! Si je dis foncez, vous foncez et si je dis retraite, vous reculez !
  • Nous devons…
  • Je sais exactement ce qu'on nous a dit et je sais aussi que si on y va, aucun de nous reviendra. Vous voulez y aller ? Bien allez-y, jouez les héros, je dirai à votre mère que vous étiez un brave gars !

Mills ne répondit pas mais son visage parlait pour lui. Angus prit la radio et réclama les soutiens prévus en cas de découverte. Il exagéra le nombre des ennemis sur place, puis ordonna à ses hommes de se replier. Tous s'exécutèrent sauf un. Mills. Il resta accroupi quelques instants et s'engagea dans le camp situé en contrebas.

Angus l'observa, désolé. " Petit con, c'est ça va jouer au héros si c'est ce que tu veux ". Les quatre autres soldats regardèrent la scène, dubitatifs et partagés entre leur envie d'accompagner leur ami et faire leur devoir d'un côté et, de l'autre, sauver leur peau. Davis serra davantage son arme contre sa poitrine. Gibbons baissa la tête. Moore, qui vouait un culte secret à son supérieur, ne savait pas s'il devait soutenir Angus et passer pour un lâcheur auprès de ses camarades. Quant à Miller, fatigué, il profita de ce répit pour se reposer contre un arbre.

Les secondes passèrent, puis les minutes. Toujours rien. Pas de tirs, pas de cris, pas de rage de Mills. Rien. C'était pire. Angus, assis, ne quittait pas sa montre du regard. Son éclaireur ne revenait pas et les renforts aériens n'allaient plus tarder. Ils balanceraient leur cochonnerie bactériologique au sol et tout disparaîtrait. Y compris un gentil.

  • Ils arrivent, dit Davis. Je viens de capter leur signal.
  • Dites-leur d'attendre un peu.
  • Je peux pas, ils ont coupé la liaison.
  • Quoi ? C'est pas vrai ! Ils peuvent pas !
  • Il faut y aller chef, dit Gibbons qui regrettait de ne pas s'être exprimé plus tôt. Il faut aller le chercher.
  • Et on y passera tous, c'est ce que tu veux, répliqua aussitôt Moore ?
  • On va quand même pas le laisser merde !
  • On se replie, dit Angus tout bas.
  • MILLS, cria Miller !
  • T'es pas bien ou quoi !
  • Ecoute Moore, dit Miller en dégageant son bras droit que tenait l'autre soldat, il nous entend peut-être. Il va savoir qu'il faut fuir.
  • Et l'ennemi alors, t'as oublié crétin !
  • Non j'ai pas oublié ! Par contre toi, t'as oublié Mills, c'est clair !
  • ASSEZ, on se replie ! Tout de suite !
  • MILLS !
  • Assez Miller ! Ca suffit !

Les cinq hommes rebroussèrent chemin sans entendre de réponse de Mills ni de tirs ennemis. Puis, l'avion des renforts survola la zone et envoya une pluie de micro-mines explosives. Le sol trembla. Les détonations éclatèrent un peu partout. Un nuage de fumée s'abattit sur la zone et, petit à petit, le silence reprit possession du secteur. Cachés à l'abri, à une cinquantaine de mètres de la scène, Angus se releva en premier et se précipita dans le campement. Il fallait au moins retrouver le corps de Mills. Il le fallait. Il fouilla les restes des cabanes et attendit que toute la fumée soit dissipée. Les autres soldats le rejoignirent et firent de même. Le silence était total. Puis, Davis lâcha son arme. Quelques secondes après, la radio gronda. Le commandant Strurges, comme à son habitude, hurlait des ordres. La connerie de cet homme était incommensurable. S'il savait. Mais non. Même s'il savait, ça ne changerait rien. Rien ne peut changer ces hommes là. Ni une catastrophe. Ni la vérité. Ni la mort d'un soldat. Rien.


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mercredi 9 octobre 2013 - Webmestre : Sylvie Blas